Bongo, Ping, la CPI et l’Afrique

« Je ne peux que m’interroger sur la liste des accusés qui doivent comparaître devant la CPI. Seuls les africains commettraient des forfaits sur cette terre? Soyons sérieux… ». Ces mots, plus que dubitatifs à l’égard de la Cour Pénale Internationale, datent de septembre 2014. Ils ont été publiés dans les colonnes de notre confrère Jeune Afrique. Celui qui parle, c’est le chef de l’Etat gabonais, Ali Bongo. Or ce même Ali Bongo vient de porter plainte devant la Cour Pénale Internationale contre son adversaire malheureux à l’élection présidentielle, Jean Ping, et demande de manière pressante, à la même cour, « d’envoyer dès que possible des enquêteurs sur place ».

Le Président gabonais ne fait pourtant pas partie des chefs d’Etat qui se sont fermement opposés, en juillet dernier, à la sortie des pays membres de l’Union Africaine de la CPI, comme l’avait proposé le Président Kenyan, Uhuru Kenyatta. Mais il faut dire que ce dernier avait eu quelques déboires avec la dite institution internationale. Si le clash entre l’UA et la CPI n’a pas eu lieu, c’est grâce à la Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Sénégal, au Nigeria, à l’Algérie, à la Tunisie, au Botswana. Mais pas au Gabon qui, à la suite d’autres pays africains, pense que la CPI colonise judiciairement l’Afrique. S’acharne contre les africains, particulièrement les chefs d’Etat.

Bongo saisit la CPI contre Ping. Ping saisit la CPI contre Bongo. La justice gabonaise regarde et compte les points. L’un d’eux pourrait-il un jour se retrouver sur le banc des accusés à la Haye? Nul ne le sait, mais il est quelques fois des retournements qui pourraient apparaître comme savoureux si les circonstances n’étaient pas dramatiques. Et ni l’un ni l’autre, qui ne portent pas la justice internationale dans leur cœur, n’auront, à la faveur de la crise post-électorale que traverse le Gabon, fait en sorte de réduire le nombre d’Africains aux prises avec la CPI. Au contraire. À qui seront attribués les morts de Libreville? Je médite ce proverbe sud africain, « Ne saisit pas ce qui te brûle la main. Tu garderas des cicatrices ». Un processus, implacable, s’est mis en route. Nul ne sait jusqu’où il ira.

La justice pénale internationale est une vieille utopie qui, depuis le Procès des nazis à Nuremberg en 1945, a été portée par des générations de juristes et d’hommes d’Etat : le rêve que des crimes commis contre l’humanité ne puissent pas, quelles que soient les contingences politiques, restés impunis. Robert Badinter est de ceux-là. Il a écrit en janvier 2000 : « un chef d’Etat ou de gouvernement n’a pas pour mission constitutionnelle de violer les droits fondamentaux de l’individu. Il ne saurait, pour échapper au châtiment, se retrancher derrière la souveraineté de l’Etat, sauf à méconnaître la portée véritable de cette notion ». Pendant 70 ans, on a créé spécialement, après des massacres d’Etat, des tribunaux pénaux ad hoc, qui ont été dissouts une fois leur mission terminée. Après Nuremberg, il y en a eu pour le Liban, pour l’Ex-Yougoslavie, pour le Rwanda. Mais ce n’est qu’en juillet 2002 que cette utopie d’une justice pénale Internationale permanente, qui aurait pouvoir de se saisir elle-même de faits de crimes de guerre, de génocides ou de crimes contre l’humanité partout dans le monde, s’est enfin réalisée, après la signature en 1998 du traité de Rome portant statut de la CPI, sous l’égide de l’ONU.

Certes, cette nouvelle institution mondiale peut gêner. Alors on ne la reconnaît plus, même après qu’on y a adhéré. Et puis, elle peut arranger, ce qui semble être le cas au Gabon aujourd’hui. Alors on la saisit. Disons le tout net, la gouvernance internationale est un processus lent et particulièrement complexe. Mais il fait son chemin et s’imposera à tous les Etats dans le respect de chacun.

Ali Bongo, en saisissant la CPI, sans préjuger du fond des affaires en question (les violences post-électorales) a fait un pas important en faveur de la justice pénale internationale. L’Afrique pourra dès lors difficilement s’en retirer. Qu’il en soit remercié. Le continent entre dans la modernité judiciaire de son plein gré.

Philippe Di Nacera

Article publié en partenariat avec politikafrique.info

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