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jeudi 22 février 2018
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Bouaké, SOS pour le tissu industriel

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Le tissu industriel de la ville de Bouaké dans le Centre-Nord de la Côte d’Ivoire est à la peine. Les unités de production sont en majorité à l’arrêt et les rares encore en activité, fonctionnent au ralenti. La célèbre zone industrielle, qui autrefois faisait la fierté de cette localité, n’existe désormais que de nom.

Dans la rue principale qui la traverse, il règne un calme plat qui contraste avec les bruits assourdissants caractéristiques de toute zone industrielle, a constaté sur place Politikafrique.info les vendredi 16 et samedi 17 septembre derniers. Seuls des cris d’oiseaux s’élèvent dans les airs soutenus par des voix de quelques rares passants.

Selon des habitants de la capitale de la région du Gbêkê (collectivité territoriale dont Bouaké est le chef lieu, Ndlr), l’ambiance n’a pas toujours été ainsi. « C’est avec beaucoup de tristesse que je regarde aujourd’hui le calme qui règne dans cette rue. Avant, c’était un endroit d’attraction. Des milliers de personnes circulaient ici de jour comme de nuit, les véhicules aussi », se remémore Reine Kouamé, une riveraine.

Sentiment partagé d’abandon

Sur la trentaine d’usines implantées de part et d’autres de cette rue, moins de cinq continuent encore de tourner réellement. Avec des moyens rudimentaires. Le reste est dans la léthargie. L’endroit sent l’abandon. Sur l’esplanade des différentes usines, le constat est le même. De hautes herbes par-ci, des arbustes par là. Des murs défraîchis ou couverts d’algues, des portes et vitrines forcées ou cassées. Des matériels de travail, rongés par la rouille, témoignent de ce qu’ils sont restés trop longtemps inutilisés. Ils sont tombés sous le coup de l’usure du temps.

« Tout est gravement sinistré ici depuis la crise de 2002. Les dégâts subis sont énormes. Nous concernant, il est difficile de reprendre réellement car nos activités sont intimement liées à celles des grandes entreprises comme OLHEOL, CIDT, FIBAKO etc », fait savoir N’Guessan Toussaint, directeur général de Imprimerie des industries (IDI), une PMI située dans cette rue. Pour lui, les entreprises de Bouaké sont les « vraies victimes de la crise. Elles ont un impérieux besoin d’indemnisations pour la relance des activités. On a identifié tous nos problèmes survenus avec la crise dans un document et remis aux différentes structures qui se créent et se succèdent dans le cadre du suivi et de l’indemnisation des victimes de la crise. Mais jusque-là, rien n’est fait à notre endroit » déplore-t-il. Cette PMI, ajoute son responsable, fonctionne aujourd’hui avec trois employés sur les onze qu’elle avait avant le déclenchement de la rébellion le 19 septembre 2002.

Gonfreville, la plus grande unité industrielle de Bouaké, vit également la même situation. Vieille de 96 ans cette entreprise, aux dires de Gnali Hilaire, son directeur administratif, était « la deuxième usine la plus moderne au monde en 1981 ». Aujourd’hui, ce géant du textile et de la filature présente un visage de sinistré comme constaté parPolitikafrique.info. Bâtie sur une superficie de 60 hectares, elle tourne au ralenti avec 200 employés sur les 5000 d’il y a une quinzaine d’années. Ce petit groupe ne travaille d’ailleurs pas en permanence, alternant quelques jours de travail et de repos ainsi que de chômage technique.

Dans ses locaux, seule une dizaine d’employés sont présents. De nombreuses machines sont couvertes de poussière. Signe d’un état d’abandon prolongé. Sous ce hangar de la taille d’un terrain de
football, règne l’obscurité. Plusieurs des ampoules ne fonctionnent plus. Le travail se fait souvent à la lumière de lampes torches apprend-on. La présence des flaques d’eau à certains endroits de la gigantesque pièce témoignent du mauvais état de la toiture. Les risques d’électrocution ne sont pas loin.

« Autrefois, Gonfreville pouvait filer jusqu’à 30 tonnes de balles de coton par jour. Aujourd’hui, après les différentes crises, la production mensuelle vaut à peine cette quantité », révèle un employé. En cause ? L’exportation à grande échelle de coton. Selon un document présentant la situation de la commercialisation par usine d’égrenage et par opérateur en Côte d’Ivoire pour la campagne 2014-2015, auquel Politikafrique.info a eu accès, sur 224 175 871 Kg de coton, 165 097 385 Kg ont été vendus à l’extérieur et seulement 53 690 350 Kg en Côte d’Ivoire.

L’aide annoncée du chef de l’État toujours attendue

Ici, comme dans les autres usines sinistrées de la ville, le sentiment d’abandon est partagé. Le taux de chômage sans cesse croissant exaspère et tous les regards sont tournés vers le gouvernement. «Les sociétés Gonfreville, Sitab, Trituraf et Fibako, offraient des milliers d’emplois qui aujourd’hui n’existent plus pour le grand malheur de la jeunesse. La situation est vraiment déplorable et décourageante. Tout est oublié. Les gens se débrouillent pour survivre. Le ministre de l’Industrie est venue une seule fois ici. Aucun cadre de la région ne répond à notre cri du cœur », se plaint Anderson Kouassi, le secrétaire général pour le grand centre de l’Union général des travailleurs de Côte d’Ivoire (Ugtci), sous le regard approbateur des membres de son bureau.

En novembre 2013, au cours d’une visite d’État effectuée à Bouaké, le Président ivoirien avait annoncé une aide à la relance des activités des usines de la région de Gbêkê. Un comité de suivi dirigé par Me Kouadio-Ahoussou Jeannot a été mis en place. « Nous demandons que ce comité de suivi se mette au travail », souhaite Anderson Kouassi pour qui, la politique nationale de l’emploi doit se décentralisée « à moins que, ironise-t-il, le gouvernement veuille que toute la population ivoirienne se déporte à Abidjan ».

Dr Prao Yao est enseignant-chercheur en Économie à l’Université Alassane Ouattara de Bouaké. Selon lui en plus du sinistre dans lequel se trouvent les industriels de Bouaké, le désastre est à mettre au compte de la guerre. « C’est la guerre qui a ravagé Bouaké. La situation est aujourd’hui déplorable, il faut la placer dans un contexte de guerre. Après une guerre il est tout à fait normal que des entreprises soient sinistrées économiquement », analyse-t-il.

L’universitaire soutient par ailleurs que le sentiment d’insécurité existe toujours, même au sortir de cette crise, est un frein à l’environnement des affaires. Il invite alors les autorités à mener « une politique d’incitation au retour effectif des fonctionnaires et salariés du privé qui pour la plupart considèrent qu’il y a encore un esprit de rébellion à Bouaké ». Les événements lors de la contestation des factures de la CIE qui ont pris une tournure très violente corroborent ce propos. Il faudrait plus qu’une séance d’exorcisme de la part des chefs traditionnels pour remettre la deuxième ville du pays sur les rails du développement.

Richard YASSEU,Envoyé Special 

Article publié en collaboration avec politikafrique.info




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