Search
lundi 26 février 2018
  • :
  • :

Le « poyo » menace la cohésion sociale à Oumé

Banner_Moov
Banner_SMS_Orange
Banner_MTN_Alerte_SMS

Une divergence d’appréciation dans l’occupation des terres oppose les habitants de Kouaméfla et Gôbia dans le département d’Oumé.

En cause, des investisseurs étrangers de la société « Del Monte », initiateurs d’un projet de plantation de bananes douces dénommé « Projet POYO » qui désire s’implanter en Côte d’Ivoire. Les villages de Kouaméfla et Gôbia dans le département d’Oumé et plusieurs autres ont été choisis après prospection. Mais, le choix des parcelles de terre à louer à ces investisseurs et les conditions, posent problème.

Les différentes communautés présentes dans ces localités qui se touchent se jettent mutuellement la pierre. Les unes, à savoir les autochtones, reprochent le manque de collaboration de leurs habitants pour leur refus de céder les terres quand les autres (les allogènes, arrivés il y a plusieurs décennies) rejettent les conditions de cette location.
Nous l’appellerons Konan. Il est issu d’une famille qui s’est installée ici, il y a 40 ans. Ses parents ont travaillé la terre. Sous anonymat, il déclare à Politikafrique.info :

« On nous oblige à reconnaître que nous ne sommes pas les propriétaires de ces espaces. Pourtant parmi nous, nombreux sont ceux qui ont acheté les parcelles de terre depuis des décennies. Nous sommes nombreux dans ce cas. Nous sommes installés ici, pour la majorité, depuis la date de l’aménagement de la vallée du Bandama. Et bien avant pour d’autres. Par ailleurs, ils nous disent que pour la location des terres aux investisseurs, nous n’auront droit qu’à la moitié du prix que coûtera cette location. L’autre moitié sera à eux…On n’est pas d’accord avec cette idée. Nous sommes entourés par la forêt Téné de Sodefor, qui est une forêt classée, où il est interdit de faire des activités agricoles. Ce sont donc ces terres qui nous restent pour travailler. C’est de là que nous gagnons notre pain. De plus, nos terres sont en majorité déjà mises en valeur avec des plantations de cacao depuis des décennies pour la plupart ».

banane-poyo-regionale.info

                                                        Régime de banane / CREDIT : DR

De l’autre côté, on conteste : « Certains ont accepté de faire louer leurs terres pour le projet Poyo, d’autres non. Il n’y a pas que leurs parcelles qui seront mises en location. Les nôtres sont aussi engagées … En ce qui concerne les plantations, quand nous sommes allés tous ensemble voir le Préfet (Préfet du département d’Oumé Ndlr), il leur a dit avec notre soutien que, s’il y a des plantations sur les parcelles de ceux qui vont céder leurs terres, il fallait qu’ils soient dédommagés. Il a par ailleurs dit que pour la propriété des terres, cela reviendrait à ceux qui les ont cédés ou vendus au début (ndlr : en Côte d’Ivoire, les non Nationaux n’ont pas droit à un titre foncier) et de régler cela avec les occupants », se défend N’Guessan Bi Kouassi Sévérin, le secrétaire du chef de Gôbia joint. Le chef du village de Kouaméfla a préféré, lui, s’abstenir d’évoquer le sujet. Nous n’avons pu joindre le Préfet et le sous-préfet d’Oumé, sans savoir si le réseau ou leur volonté sont en cause.

Une loi sur le foncier rural promulguée en septembre 2013 relative au délai accordé pour la constatation des droits coutumiers sur les terres du domaine coutumier dispose qu’un nouveau délai de 10 ans « est accordé pour faire paisible et continue des droits coutumiers sur les terres du domaine coutumier. Passé ce nouveau délai, les terres du domaine coutumier sur lesquelles des droits coutumiers sont exercés de façon paisible et continue n’ont pas été constatés, seront considérés comme sans maître ».

Agir vite et à temps

« En Afrique, la plupart des causes de conflits intercommunautaires sont dues à une mauvaise prévention, ou une mauvaise appréciation d’une situation conflictuelle qui finit par dégénérer », relève un article publié en avril dernier par le confrère « La diplomatique d’Abidjan ». Un constat qui semble se répéter avec la situation de ces deux villages d’Oumé. Selon nos sources, la divergence née avec le projet POYO entre les habitants dure depuis trois à quatre mois.

Comme Kouaméfla et Gôbia, de nombreuses localités ivoiriennes ont connu des problèmes liés à la terre avec des conséquences parfois désastreuses.
Le 3 juin dernier, Attiégouakro dans la région du Bélier, des affrontements entre habitants ont fait des dégâts matériels. A l’origine, le problème récurrent de coexistence entre agriculteurs et éleveurs. Les derniers, étant accusés de destruction de biens agricoles par leurs bétails. Un problème qui dure depuis des années dans le pays. La veille, la ville de Touba dans l’Ouest de la Côte d’Ivoire, vivait aussi de violents affrontements pour la même raison.
Deux mois plutôt, les 24 et 25 mars, c’est la ville de Bouna qui se transformait également en champ de bataille. Toujours pour le difficile vivre ensemble entre agriculteurs et éleveurs. 33 morts et 2640 déplacés recensés. La gravité de la situation a contraint le Chef de l’Etat et plusieurs membres du gouvernement à effectuer le déplacement pour ramener le calme.

Lire aussi : Affrontements de Bouna : 16 personnes reconnues coupables et condamnées

Assuéfry dans le département de Transua au Nord-Est de la Côte d’Ivoire, a aussi vécu des moments sombres dans la nuit du lundi 7 au mardi 8 mars 2016 pour une affaire de vente illicite de noix de cajou au Ghana voisin. Quatre morts, plusieurs blessés et des disparus ont été enregistrés dans les affrontements qui ont opposé des militaires et la population.

Des solutions pour prévenir

Pour l’Enseignant-chercheur en Sociologie Fofana Mémon de l’Université Péléforo Gon (Korhogo), la récurrence de ces remous sociaux à une explication. « Ces conflits sont causés par le désir de dominance. Ceux qui sentaient autrefois dominés, aspirent aujourd’hui à dominer. C’est ce jeu de dominance qui entraine la naissance de ces troubles. Par ailleurs, la Côte d’Ivoire est plus que jamais visitée par un flux important de migrants. Ils viennent tous avec un espoir d’exploiter la terre qui ne suffit pas déjà aux nationaux », dit-il. Quant aux solutions, l’universitaire suggère une « gouvernance politique plus juste ». Il invite les autorités à faire la promotion du vivre ensemble.

La question préoccupe les autorités. Un séminaire piloté par les ministères de l’Intérieur et de la Sécurité, des Ressources animales et halieutiques et de la Cohésion sociale sur « l’analyse et les préventions des conflits communautaires en Côte d’Ivoire » a été organisé les 21 et 22 avril dernier à Grand-Bassam. Il avait pour objectif de trouver des solutions durables.
Il existe aussi désormais une loi en attente de promulgation qui régit la coexistence entre éleveurs et agriculteurs.
Depuis le 26 mai, les députés ont voté à l’unanimité un texte qui permet de prévenir les récurrents conflits entre ces deux groupes sociaux. Cette loi prévoit des sanctions. Elle punit « d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 50 000 F CFA à 500 000 FCFA, ou de l’une de ses deux peines seulement, quiconque détruit par le passage d’animaux, de cultures, plantations ou récoltes appartenant à autrui ; d’un emprisonnement de quinze jours à six mois et d’une amende de 50 000 FCFA à 500 000 FCFA, ou l’une de ces deux peines seulement, quiconque, en représailles des actes commis sur ses cultures et récoltes, empoisonne ou tue un animal faisant partie d’un troupeau, ou commet un acte de cruauté sur un tel animal ».
Chacun saura, agriculteur ou éleveur, désormais à quoi s’en tenir. En tout état de cause, du côté d’Oumé, il vaudrait mieux prévenir que guérir.

Richard YASSEU

Article publié avec la collaboration de POLITIKAFRIQUE.INFO 




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *